LA LOTERIE MEXICAINE 

une interprétation photographique de JILL HARTLEY


A côté du loto national, le peuple mexicain joue toujours la lotería traditionelle qui tout en ayant l'air d'un jeu pour enfants, présente suffisament de difficultés pour passioner les adultes, car ce n'est pas seulement le hasard mais également d'autres atouts qui se mettent en jeu pour y pouvoir gagner.

Dans les fêtes foraines qui s'installent dans les parcs des villes et des villages, a côté des stands de tir, de pêche, des balles, parmi ceux des tacos et quesadillas , des beignets au miel de pilloncillo , du pozole et tostadas , loin du carroussel et des jeux où crient les entraîneurs, le stand de la lotería se dresse : une longue table en bois flanquée de bancs allongés sans dossier, où s'assoient des femmes, des hommes et parfois des enfants précoces, devant leurs cartons multicolores à neuf ou douze images différentes. Ils payient une somme qui varie en fonction du niveau de vie des gens qui fréquentent la foire, et le montant du prix à gagner est à la mesure des apportations des participants. Ceci explique le degré d'émotion et le suspens qui saisissent les joueurs et les spectateurs lors des foires importantes comme la "Feria Nacional de San Marcos" à Aguascalientes où se rendent des milliers de personnes de tous les Etats de la République Mexicaine.

Lorsque tous les cartons ont été vendus, le chanteur de la lotería fait signe pour commencer son chant : il est pourvu d'une caisse à ouverture étroite d'où il tire sans voir (ou bien il fait tirer par un tout petit enfant) les cartes d'une seule image qui correspond à celles figurant sur les cartons et, dès qu'il voit l'image sans la montrer à personne d'autre, il chante son contenu, c'est-à-dire qu'il évite de dire le nom de l'objet qu'il a sous les yeux mais il fait, invente souvent, une paraphrase, une ellipse, une métaphore ou fait une allusion par le biais d'un dicton connu, pour que les participants devinent la figure dont il s'agit. Le degré de difficulté vient de la vitesse avec laquelle on sort les cartes et de l'imagination du chanteur.

Ce jeu a des règles très sérieuses puisqu'il s'agit d'une question d'argent qui se joue souvent entre des hommes armés. Par example : le fait de mettre de côté dans une autre caisse vide les cartes qui sortent, de façon à pouvoir vérifier si celui qui se proclame le gagnant, en criant très fort "lotería ! ", a effectivement rempli les cases de son carton avec des haricot noirs, à la suite des cartes sorties et chantées. Evidement, ce n'est pas toujours le cas puisque le chant et sa vitesse ont justement pour but de confondre le joueur, sinon de lui faire rater quelques cartes. En d'autres mots, si la lotería est un jeu du hazard, il est pardessus tout un jeu où se mettent à l'épreuve, d'un côté, la rapidité de l'improvisation ainsi que l'imagination pour recréer constamment des nouvelles phrases pour dénommer un objet. Les meilleurs chanteurs sont très côtés et demandés partout dans le territoire mexicain. D'autre part, c'est un jeu qui demande chez les participants une ouïe bien aigüe, une rapidité mentale pour saisir la phrase et l'interpréter avant que l'autre ne vienne, sous peine de perdre sa chance de gagner.

Jill Hartley a su comprendre le fond et la portée de ce jeu qui représente quelque part l'espirit des mexicains dont justement rapidité et imagination sont des constantes, et nous pensons notamment aux jeux de mots populaires et blagues politiques pour lesquels ils sont très doués. Non seulement Jill a compris cela mais elle s'y est tellement investie qu'elle a su également REPRODUIRE VISUELLEMENT LES CHANTS DE LA LOTERIA en utilisant, avec beacoup d'imagination, la vie cotidienne des Mexicains pour réinterpreter les figures du jeu.

L'originalité du travail de la photographe américaine Hartley réside dans cette lecture de la réalité de notre peuple comme une paraphrase de la lotería traditionnelle où elle trouve les associations les plus inattendues des sujets de ses photographies aux objets du jeu. Sur un méme fond, le bus par example, elle retrouve le "Palmier" et la "Vierge" et, par contraste, le "Bus" même ; ou bien, sous un ciel nuageux, elle découvre aussi bien un "President" inesperé que la "Mer" ou le "Cerf-volant" qui ne sont pourtant pas évidents. Car rien n'est évidant dans le travail de Jill Hartley, comme rien ne l'est dans ce jeu dont elle s'est inspirée et qui fera l'objet des animations au Centre Culturel afin de mieux faire connaître au public parisien la portée et l'intérêt qu'a pour nous l'oeuvre de cette artiste photographe.

Yuriria Iturriaga
Directrice du Centre Culturel du Mexique